Réintroduction du Grand Tétras ? la bêtise des Vosges !
Vous avez aimé les bêtises de Cambrai ? Apprêtez-vous à goûter à la bêtise des Vosges ! Une bêtise au goût amer, un bonbon au goût de sapin. Laquelle pourrait compléter le kit de goodies susceptibles, avec tee-shirts, mugs et porte-clefs, tous à l’effigie du grand tétras, de financer la réintroduction de l’oiseau sur la route des crêtes.
Un projet qui, j’en suis convaincu, relève de la pure bêtise. Comment ose-t-on imaginer qu’on puisse réintroduire le Grand Tétras dans les Vosges, dont il a aujourd’hui disparu, en utilisant des oiseaux capturés en Norvège ? Une idée qui est peut-être bien intentionnée, mais n’en est pas moins stupide, et que les institutions publiques comptent cependant mettre en oeuvre, malgré la conclusion largement défavorable de la communauté scientifique.
Il existe pourtant des précédents, qui devraient dissuader quiconque d’échafauder de tels plans. Dans le massif central, sur les plus de 600 oiseaux qui ont été relâchés en 25 ans, il n’est pas certain qu’un seul demeure encore vivant aujourd’hui ! Et toutes les tentatives de réintroduction de cet oiseau en Europe se sont soldées pareillement par des échecs (une seule a fonctionné en Ecosse avec des oiseaux scandinaves, il y a maintenant un siècle et demi – époque à laquelle le changement climatique et la surfréquentation touristique n’étaient pas encore connues).
Imaginer renouveler l’expérience dans les Vosges, s’obstiner à vouloir manipuler le vivant de la sorte, en jouant les apprentis sorciers, n’est rien d’autre qu’un déni de réalité.
Parce qu’il faut bien voir les choses en face : les Vosges ne sont plus faites pour le Grand Tétras ! C’est un oiseau très exigeant, à plusieurs titres. Or aujourd’hui, les conditions sur le massif ne sont absolument plus réunies pour l’accueillir.
Ce n’est pas par hasard que l’espèce vient de s’éteindre ici. J’en suis évidemment le premier meurtri. Il m’a tant enseigné sur la forêt !
J’ai consacré des centaines de nuits en affût pour apprendre à le connaître. Et mon père, lui, a voué sa vie au Grand Coq depuis les années 70. De quoi donner un peu de légitimité à notre opinion sur le sujet. A savoir qu’aller extraire de Norvège, dans leur habitat naturel, des oiseaux qu’on va condamner à mourir à petit feu dans nos forêts vosgiennes, relève de la pure hérésie et constitue une aberration éthique.
Car de quoi a besoin le Grand Tétras pour voir sa population survivre ?
D’hivers (c’est une espèce boréale), de quiétude (condition absolue de sa reproduction), de forêts riches et variées.
Et qu’est-ce que les Vosges ont à lui offrir dans ces domaines ?
L’hiver ? Les Vosges n’en ont plus ! Réchauffement climatique oblige, il ne neige quasiment plus sur le massif. Ce qui permet aux prédateurs d’y prospérer (martre, renard, autour… et surtout sanglier), sans parler des tiques en février et autres parasites.
La quiétude ? Les Vosges attirent de plus en plus de touristes, en particulier hors sentiers depuis quelques années (nos pièges photos posés depuis plus de 10 ans sur les sites à Grand Tétras peuvent hélas en attester). Les zones de quiétude, en soi tout à fait insuffisantes, ne sont même pas respectées.
Les forêts riches en essences variées, et d’arbres d’âges différents ? Sur la question, des efforts ont certes été réalisés par l’ONF, en lien avec le GTV (Groupe Tétras Vosges). Ce travail est à poursuivre quoi qu’il en soit. Tirons parti de ce que nous a appris cet oiseau, même en son absence désormais, pour améliorer la qualité et la résistance de nos forêts. L’urgence en est particulièrement aiguë pour endurer les épisodes de sécheresse successifs subis ces dernières années et qui vont fatalement s’accentuer.
Notons au passage que pour y pourvoir, pour remplacer sapins et épicéas qui se meurent ici, on va devoir importer des essences d’arbres originaires du Sud. Il y aurait un paradoxe, une ironie absurde, à vouloir y introduire des oiseaux qu’on serait, eux, allé chercher dans le grand Nord !!!
La zone de répartition du Grand Tétras n’a cessé de se déplacer vers le Nord. Il disparaît inéluctablement de l’Europe du Sud. C’est un fait. Un fait incontournable. Irréfutable.
Alors retrouvons enfin la raison ! L’heure n’est pas aux grandes opérations de communication aussi vaines que dispendieuses (des centaines de milliers d’euros tout de même !). Opérations qui illustrent de façon tout à fait exemplaire notre acharnement à vouloir maîtriser le vivant, quoi qu’il en coûte ! En soi très discutable d’un point de vue philosophique…
L’heure est venue, au contraire, de relever des défis plus qu’urgents. Très concrètement : limiter les conséquences néfastes de la surfréquentation touristique ; améliorer la qualité de nos forêts ; anticiper le réchauffement climatique ; favoriser le retour du lynx et du loup pour pallier la surdensité des herbivores sauvages.
Bref, faire en sorte que nos Vosges ne se réduisent pas à un vaste terrain de jeu pour une espèce – la nôtre – au détriment de toutes les autres.
vm
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Une consultation est ouverte jusqu’à ce dimanche 24 mars pour recueillir les avis à propos de ce projet de réintroduction, n’hésitez pas à participer ici :